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Rencontre entre Veronese, Palladio, Vittoria, artistes vénitiens du 16e siècle

Par Guillaume Revault d’Allonnes

(Paolo Caliari, dit « Véronèse », peintre, 1528–1588 ; Andrea di Pietro, dit « Palladio », architecte, 1508–1580 ; Alessandro Vittoria, sculpteur, 1525– 1608).

On fait parfois de bonnes rencontres, au cours de ses études… c'est ce qui advint à Paolo, qui rencontra vers 1550 le jeune Andrea et un autre étudiant, Alessandro, le seul des trois amis qui conservera son patronyme, les deux premiers se voyant surnommer le Véronais et Palladio, fils de Pallas-Athéna, déesse des arts… peinture, architecture, et sculpture, les trois arts majeurs seront les terrains d'exercices des trois artistes, l'apogée de leurs collaborations étant l'ambitieux projet de la Villa Barbaro à Maser en 1558-1560.

« la beauté et la simplicité des Anciens »
À cinquante ans, Palladio est un architecte innovant et respecté, qui peut réunir une telle équipe autour d'un projet formé sur une conception globale des arts de l'espace.
Il a construit quatorze de ces Villas, luxueuses exploitations agricoles que la noblesse vénitienne fait bâtir pour assurer une richesse commerciale déclinante, quatre Palais urbains à Vicence, Udine, Vicence, et Feltre.
Il a publié cinq ans plus tôt Les antiquités romaines, qui constitue le fondement de la pensée architecturale palladienne : La beauté réside dans l'équilibre de la forme et de la fonction, pensée qu'il développera ultérieurement dans les Quatre livres de l'architecture (1570).
Andrea construira bien d'autres Villas, aussi célèbres que « la Rotonda » (1570), d'autres Palais, et des commandes de l'Église à Venise : Santa Maria della Carità, San Giorgio Maggiore, San Francesco della Vigna, la Chiesa del Redentore ; il illustrera dans sa dernière oeuvre, le Théâtre Olympique de Vicence, sa connaissance profonde de l'art scénographique.
Pendant quarante ans, il collaborera avec ses deux jeunes amis pour réaliser une douzaine de bâtiments œuvres d'art : lisibilité de l'architecture, symbiose du site et des espaces construits, rythmique architecturale, peinture et sculpture en osmose, voici les inlassables ressorts d'une œuvre abondante, souvent explicité, et toujours déterminé.

La Villa Barbaro à Maser : un processus de composition global
Le terme de villa désigne une entité moitié ferme, moitié palais : ici son implantation dans la pente devant une source offrira l'occasion d'un véritable manifeste humaniste.
Tout l'art de Palladio s'y exprime heureusement : symétrie autour d'un avant-corps traité en temple romain pour la partie réception, par deux ailes à usages d'habitation et agricole précédées d'une vaste loggia unificatrice, composition équilibrée par les deux frontons des pigeonniers ; rapports de proportion des volumes et rapports rythmiques des percements : par trois et par cinq, des mesures soigneusement inscrites sur les plans d'Andrea.
Au centre, intime fusion de l'architecture et du décor peint, la succession de l'étonnante salle en croix et de la salle de l'Olympe, qui distribue les appartements et la cour arrière.
Les appartements bénéficient de dispositions bioclimatiques avant l'heure : orientation sud protégée d'arcades, alignement (pour la fraîcheur d'été, la lumière et la perspective) des portes des appartements, magistralement exploité par les trompe-l’œil de Paolo.

Source et messages secrets
La représentation de l'espace y est aussi raffinée que complexe, les trompe-l’œil s'ouvrant sur des ciels infinis ou accueillant des divinités de l'Olympe aussi bien que des personnages
réels : la maîtresse de maison avec son fils, la nourrice, un petit chien et un perroquet, un jeune homme lisant, un chasseur qui rentre, fameux autoportrait de Véronèse, le Maître fresquiste.
Dans ces grands portraits, il joue de toutes les audaces : perspectives vertigineuses, contre plongées et raccourcis spectaculaires, tons complémentaires et gammes chromatiques différentes, emploi inédit des ombres colorées, tout concourt à mettre en évidence le mouvement des figures dans un espace virtuel qui n'est plus le plan du tableau, mais le volume d'une architecture rêvée … dans le salon central, les paysages imaginaires alternent avec de vraies fenêtres ouvertes sur la campagne, dans une harmonie entre réalité et fantaisie picturale.
La source de Maser qui donne son nom à la Villa articule secrètement tout le projet et en ordonne les messages symboliques d'harmonie de la terre et du ciel : après sa résurgence dans le Nymphée, elle disparaît pour souligner la traversée visuelle de l'étage noble vers la vue panoramique du balcon, en un saisissant raccourci entre monde sacré et monde profane, puis jaillit à nouveau dans les bassins du jardin, et enfin irrigue les riches vergers.
La façade arrière toute en sobriété abrite la débauche décorative du Nymphée, un théâtre d'eau et de sculpture signée de Vittoria et couronné par l'allégorie de Venise par Véronèse.

« Pittore eccelentissimo » (Palladio décrivant Véronèse)
Le « décor-illusion », comme on appelle alors l'art du trompe-l’œil, est aux mains des seuls experts du dessin en perspective : les maîtres sculpteurs, peintres et architectes … l'immense talent distinctif de Véronèse est sa capacité à exprimer avec aisance et légèreté la parfaite intégration scénographique des architectures peintes comme des modestes scènes du quotidien, spectaculairement discrètes, si l'on autorise cet oxymore.
Intellectueusement proches, Palladio et Véronèse sont aussi des complices artistiques : quand Paolo peint en 1593 la dernière Cène, il situe le Christ dans le motif palladien : les célèbres arcatures de l'Hôtel de Ville de Vicence, en hommage à son ami.
La collaboration des trois artistes, à Maser, n'en est pas à son coup d'essai : Véronèse peint du Palladio depuis seize ans, tandis que Vittoria en orne les façades et les points clés depuis treize ans au moins, et ces années ont de toute évidence exalté la symbiose surprenante parce que paradoxale qu'est l'association de la sobriété de l'architecture de la Haute-Renaissance, de la somptuosité de la décoration intérieure d'un Maniérisme allégé, et de la générosité des ornements sculptés Baroques … nos référents et classifications stylistiques sont soumis à rude épreuve !
Laissons plutôt parler Palladio : « La beauté découle de l'esthétique de la forme et de l'harmonie du tout avec les parties… de sorte que le bâtiment apparaisse comme un corps homogène et parfait ».